Pourquoi la fertilité n’est-elle pas au beau fixe ?
La baisse de la fertilité en France impacte le nombre de naissances : celles-ci sont passées de 888 000 en 1973 à 663 000 en 2024. Pourquoi les Français sont-ils moins fertiles aujourd’hui qu’hier ? Quelles sont les pistes pour améliorer la santé reproductive ?

L’âge de la maternité, un facteur clé dans la baisse de la fertilité
Alexandre, 2 ans et demi, est occupé à un jeu de construction sous le regard de sa mère, Elsa, 42 ans. Le petit garçon est né grâce à la procréation médicalement assistée (PMA) via un don d’ovocyte. « Je ne m’étais jamais posé la question de ma fertilité, confie-t-elle. Pour faire un enfant, il faut trouver le bon partenaire, non ? Et on ne le trouve pas toujours à 20 ans ! » dit-elle comme pour justifier ce bébé « sur le tard ».
Elsa aurait aimé être mieux informée, plus jeune, de la baisse de la fertilité liée à l’âge. Car la réalité est sans appel : la capacité d’une femme à tomber enceinte atteint son pic à 25 ans. Selon une étude suédoise de 2020, avant 30 ans, la probabilité de tomber enceinte en douze mois est de 85 %. A 35 ans, cette probabilité tombe à 66 %, puis à 44 % à 40 ans. Or l’âge moyen du premier enfant, en France, est de 31,5 ans, contre 24 ans en 1980.
« Il y a vingt ans, l’infertilité concernait un couple sur sept, aujourd’hui c’est un couple sur cinq. »
— Cendrine Siraudin, médecin biologiste et présidente de la Société de médecine de la reproduction
Ce recul de l’âge de la maternité est l’une des raisons de la baisse de la fertilité. D’ailleurs, de plus en plus de couples consultent, constate la docteure Cendrine Siraudin, médecin biologiste à Marseille et présidente de la Société de médecine de la reproduction. « Il y a vingt ans, l’infertilité concernait un couple sur sept, aujourd’hui c’est un couple sur cinq », précise-t-elle. En France, 3,3 millions de personnes sont touchées par l’infertilité, qui augmente chaque année de 0,3 % par an chez l’homme et de 0,4 % chez la femme.
Pollution et perturbateurs endocriniens : quel impact sur la fertilité ?
Le recul de l’âge de la femme lors de la naissance de son premier enfant n’est pas la seule cause de la baisse de la fertilité. Les « mutations sociétales, notamment la transformation des parcours de vie, la reconfiguration des rôles familiaux et professionnels ou encore la précarité croissante des jeunes générations » sont pointées par le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE), qui a publié un avis en avril 2025 sur la baisse significative de la natalité et de la fertilité en France.
La décrue n’est pas bornée à l’Hexagone. « Près des deux tiers de la population mondiale connaissent des niveaux de fécondité inférieurs au seuil de renouvellement des générations (2,05 enfants par femme) », signale le CCNE. Ce que confirme le professeur Samir Hamamah, chef de service de médecine au CHU de Montpellier et président de la Fédération française d’étude de la reproduction : « L’infertilité augmente partout dans le monde. Les Français l’ignorent, mais leur santé reproductive se dégrade depuis cinquante ans ! »
Les études scientifiques ont prouvé que les perturbateurs endocriniens, tels que les bisphénols et les phtalates, ont un impact négatif sur la reproduction tant chez la femme que chez l’homme.
Au-delà des causes sociétales, le professeur montpelliérain met en avant les facteurs environnementaux : la pollution de l’air, les pesticides, les nanoparticules, etc. Les études scientifiques ont prouvé que les perturbateurs endocriniens, tels que les bisphénols et les phtalates, ont un impact négatif sur la reproduction tant chez la femme que chez l’homme. En effet, ces substances déséquilibrent les hormones et nuisent, à terme, à la fertilité. « Chaque jour, nous sommes exposés à une centaine de perturbateurs endocriniens, reprend le chef de service du CHU de Montpellier. Une femme qui met du rouge à lèvres quotidiennement par exemple, c’est une exposition de 5 à 6 kilos de perturbateurs endocriniens dans une vie sur ses lèvres ! » Et d’ajouter : « Si vous me dites que vous habitez à 2 ou 3 kilomètres d’une déchetterie, d’une usine pétrochimique, d’un incinérateur ou d’une parcelle en agriculture intensive, je vous répondrai que vous êtes fortement exposé à des substances nocives pour votre système hormonal. »
Mais ce n’est pas tout : l’hygiène de vie joue également un rôle. Le surpoids, l’obésité, la sédentarité et le tabac sont des facteurs reconnus de risque d’infertilité. « La santé reproductive est un indicateur de la santé globale », fait remarquer le professeur Hamamah.
Endométriose, SOPK, asthénospermie : les causes médicales à ne pas négliger
Après les causes sociétales et environnementales, les chercheurs jugent que la baisse de la fertilité des Français est aussi à rechercher du côté médical et biologique. « On sait que l’endométriose touche aujourd’hui une femme sur dix en âge de procréer, énonce le professeur Hamamah. Et que 30 % des femmes en situation d’infertilité sont atteintes par cette maladie. Or, le retard de diagnostic était jusque-là de huit ans en moyenne. » Il espère que le nouveau test de dépistage de l’endométriose – Endotest® –, qui donne une réponse en dix jours, pourra réduire drastiquement ce retard de prise en charge.
L’autre raison médicale, chez la femme, ce sont les « ovaires hyperpolykystiques, qui perturbent l’ovulation », indique le professeur. Côté masculin, la baisse qualitative et quantitative du sperme explique en partie cette moins bonne santé reproductive, chez les Français comme au niveau mondial.
« Côté masculin, la baisse qualitative et quantitative du sperme explique en partie cette moins bonne santé reproductive, chez les Français comme au niveau mondial. »
— Pr Samir Hamamah, chef de service de médecine au CHU de Montpellier et président de la Fédération française d’étude de la reproduction
Une étude menée en 2023 par une équipe new-yorkaise et israélienne dans 204 pays montre que, depuis 1993, la santé reproductive de l’homme est altérée. « Un grand-père, hier, avait 101 millions de spermatozoïdes par millilitre. Aujourd’hui, son petit-fils en a seulement 49 millions par millilitre », résume le professeur Hamamah. « En cinquante ans, la production de spermatozoïdes a baissé de 50 % », confirme la docteure Cendrine Siraudin. Comment connaît-on ces chiffres ? « L’examen du sperme, appelé spermogramme, fait partie des examens obligatoires d’entrée au service militaire dans les pays nordiques. Ce sont des données qualitatives car elles concernent des jeunes hommes de 18-20 ans en bonne santé », poursuit-elle.
En plus de la quantité, la qualité des spermatozoïdes est aussi prise en compte dans la fertilité de l’homme. Quand ils deviennent moins mobiles, on parle d’asthénospermie. Un phénomène qui peut être la conséquence d’une maladie ou d’un trouble hormonal, mais qui est aussi naturel dès l’âge de 45 ans.
Mais à la différence de la femme, l’asthénospermie est très progressive chez l’homme et passe souvent inaperçue faute de consultation dans un centre de fertilité. Face à leur infertilité, les Français se tournent vers la médecine, avec, parfois, une « confiance excessive dans la procréation médicalement assistée, note le chef de service du CHU de Montpellier. Je rappelle que les chances de réussite de la PMA ne sont jamais de 100 % ! »
Une étude autrichienne appuie ses dires. Publiée en 2021, elle a établi un lien entre l’âge, le nombre de stimulations ovariennes et le taux de réussite. Ainsi, les femmes qui commencent une FIV avant l’âge de 30 ans ont 43 % de chance d’avoir un bébé après un cycle stimulé, contre 40 % à 35 ans et 13 % à 40 ans.
PMA à l’étranger : quand les couples cherchent des solutions hors de France
Elsa et Amaury, après de nombreux essais pour faire un enfant naturellement, ont eu recours à la PMA en France. Elle avait 37 ans et lui 38. Amaury se souvient encore de l’annonce de l’échec de la deuxième FIV alors prise en charge dans un centre de fertilité parisien : « Le médecin m’a dit qu’il n’y aurait pas de troisième essai car ce serait de l’acharnement thérapeutique ! Nous n’avions plus de solution et ce fut violent psychologiquement. »
Une amie d’Elsa lui parle alors d’un centre de fertilité en République tchèque. En sélectionnant les spermatozoïdes les plus mobiles d’Amaury, et grâce à un don d’ovocyte, le petit Alexandre a vu le jour. « Si je peux donner un conseil aux jeunes femmes de 30 ans qui ne sont pas en couple, c’est de congeler leurs ovocytes maintenant, lance Elsa. Si j’avais eu ce conseil à cet âge, je l’aurais fait… »

Une recommandation que nuance la présidente de la Société de médecine de la reproduction : « La loi de 2021 autorise la conservation de ces ovocytes pour raisons non médicales. Mais ce que l’on congèle, c’est un potentiel, pas une fertilité à 100 % », prévient-elle. La docteure Cendrine Siraudin reconnaît que les centres de fertilité en Europe peuvent être une solution quand les conditions ne sont pas ou plus réunies en France, ou en raison du délai de prise en charge de la PMA, très long quand le couple n’est pas jugé prioritaire. « Nous avons peu de dons d’ovocytes et beaucoup de demandes, ajoute le médecin marseillais. Les Français se tournent majoritairement vers l’Espagne ou vers la Belgique, mais ces parcours sont payants et tout le monde ne peut pas se le permettre. »
Prévention et information : parler de fertilité dès le plus jeune âge
La docteure Siraudin et le professeur Hamamah militent tous deux pour une prévention améliorée et une meilleure information des jeunes femmes à propos de leur fertilité. « En classe de 3e, il y a des cours de SVT sur la reproduction et la contraception. Ce serait opportun d’évoquer la fertilité de la femme », fait remarquer la docteure Siraudin, qui fait partie du collectif Info-fertilité rassemblant des médecins, des gynécologues, des sages-femmes, des infirmières scolaires et des associations de patients pour sensibiliser les Français dès l’âge de 15-25 ans.
Le professeur Hamamah, lui, souhaite mettre en place une journée d’information et de sensibilisation à la santé reproductive au niveau national, comme Octobre rose pour le cancer du sein. Ce besoin d’informer les Français est aussi encouragé par le Comité national d’éthique. Ce dernier plaide également pour « améliorer l’accès aux soins et mieux accompagner les parcours de PMA », ainsi que pour « repenser les politiques publiques et faciliter la parentalité (logement et mode de garde, notamment) ».
Si le choix d’avoir un enfant relève de la liberté de chacune, « il est impératif que la société soutienne ceux et celles qui rencontrent des difficultés à concrétiser ce projet », met en avant le comité consultatif national d’éthique. Car comme le souligne Elsa, son bébé, même si sa venue au monde fut plus compliquée que prévu, « est la plus belle chose qui nous soit arrivée ! »
Fertilité : possibilité, pour un homme ou une femme, d’avoir un enfant. Une femme est fertile de la puberté à la ménopause. Un homme est fertile de la puberté à sa mort (tant que suffisamment de spermatozoïdes sont mobiles).
Natalité : nombre de naissances au sein d’une population. En 2024, la France a compté 663 000 naissances selon l’Insee.
Fécondité : nombre de naissances de l’année rapporté à l’ensemble de la population féminine en âge de procréer (entre 15 et 50 ans). En France, la fécondité était de 1,62 enfant par femme en 2024. Selon l’Insee, c’est le taux plus élevé de l’Union Européenne. À l’opposé, ce taux est de 1,12 enfant par femme en Espagne.


